mardi 9 octobre 2012

Le monde selon Garp, de John Irving

Le Monde selon Garp, roman publié en 1976 sous le titre The World According to Garp, fut rajouté à ma liste de livres à lire après avoir suivi l'émission littéraire "La grande librairie", de François Busnel, consacrée ce soir-là à John Irving. Le journaliste s'était invité chez l'auteur, aux Etats-Unis, et l'avait interviewé sur place. L'entretien était, bien entendu, entrecoupé d'extraits et de commentaires de ses différentes oeuvres. J'ai été tout de suite séduite... et honteuse aussi de n'avoir pas encore lu un auteur dont on disait qu'il était l'un des plus grands, parmi les écrivains américains. Il me fallait apprendre à le connaître. La 4e de couverture présentant Le Monde selon Garp comme "un livre culte", il ne me fallait pas plus pour arrêter mon choix sur celui-ci, d'autant plus qu'un extrait de ce roman, cité durant l'émission, retint particulièrement mon attention : "partout où luit la télévision, veille quelqu'un qui ne lit pas", citation que j'ai retrouvée page 300 dans l'édition du Seuil.




 
Je ne regrette pas de m'être plongée dans cette oeuvre, j'éprouve même un certain soulagement d'y avoir pris la mesure du talent de l'auteur, car j'appréhende souvent de m'approcher de ces écrivains encensés par la critique ou par les medias et qui, dans l'intimité avec la lectrice que je suis, ne me procurent qu'une fade jouissance ou plutôt une non jouissance. Je me suis déjà exprimée sur ce sujet, par exemple dans mon article sur Dostoïevsky.
 
Ce que j'ai aimé plus que tout dans ce roman, c'est la manière dont le récit est mené : on sent tout de suite que le narrateur sait où il va, où il veut que vous alliez avec lui, il vous annonce même à l'avance les événements futurs, sans que cela ne vous avance tant que ça ou que cela gâche le plaisir de la lecture, du suspense. John Irving s'amuse à abattre ses cartes devant le lecteur et pourtant elles ne le sont pas tout à fait. On navigue en permanence entre présent, futur et passé. C'est cette savante décoction d'analepses et de prolepses, autrement dit de retours en arrière et d'anticipations, que j'ai goûtée avec plaisir, surtout les anticipations, qui apparaissent comme des confidences, des révélations qui créent une atmosphère conviviale et propice à la complicité entre auteur et lecteur.

Ouvrir Le Monde selon Garp, c'est se laisser prendre la main par un auteur qui veut vous voir jauger la température du monde en vous plaçant à différents endroits. Et quel que soit le monticule sur lequel il vous place, il apparaît que "le monde est malade de concupiscence." (page 200) Cette phrase semble la charpente du roman, qu'il est malaisé de résumer, car il n'y a pas qu'une mais des histoires dans ce livre construit en miroir.

Cela commence par l'histoire de Jenny Fields, la mère de Garp : les circonstances qui la menèrent à embrasser une carrière d'infirmière et à donner naissance, d'une manière peu conventionnelle, à Garp : "J'ai voulu avoir un enfant, sans être, pour autant, obligée de partager mon corps ni ma vie pour en avoir un. Cela faisait de moi une suspecte, sexuellement parlant." (page 23)

La vie de Garp se déroule sous les yeux du lecteur depuis sa petite enfance : sa scolarité, son adolescence, ses premières expériences en amour, ses tentatives dans le domaine de l'écriture (Garp devient écrivain), son mariage avec Helen, professeur à la Fac, les joies et les malheurs de leur vie de couple qui peut ressembler à bien d'autres, avec un écueil en particulier : la tentation, la culpabilité.

Le succès littéraire revient d'abord à Jenny : son autobiographie (intitulée "Sexuellement suspecte") fait d'elle une grande féministe. Dans son livre comme dans les manuscrits de Garp, dont certains sont donnés à lire en entier au lecteur, il apparaît que la concupiscence est à l'origine de bien des catastrophes. Mais elle n'est pas la seule coupable, le monde est, d'une manière générale, un lieu de danger, du fait de l'homme. "Le monde frappait Garp comme un lieu rempli de périls inutiles pour les uns et pour les autres." (p. 299) Or on voudrait tellement que ce soit "un lieu sûr. Pour les enfants et pour les adultes". Surtout pour les enfants. Que d'angoisses pour les parents qui veulent protéger leurs enfants des dangers qui les guettent au quotidien dans ce monde fourbe ! Pour Irving lui-même, c'est le sujet principal du livre : "les peurs d'un père" ; "tout, jusqu'au détail le plus infime, dans ce roman, est une expression de la peur", déclare-t-il dans la préface.

Le Monde selon Garp est, pour reprendre le titre de Maupassant, le récit d'une vie. Des vies. Il est riche en thèmes : l'adolescence, le couple, la sexualité, le deuil, l'écriture et les hypocrisies du monde de l'édition, le féminisme, le crime...

Ce texte, nourri par une imagination foisonnante, a du caractère ! 


John Irving, Le Monde selon Garp, Editions du Seuil, 1980 pour la traduction française, 1976 pour l'édition originale ("The World according to Garp"),  654 pages

 
 

3 commentaires:

St-ralph a dit…

Un foisonnement des vies d'un seul être ! C'est vrai qu'une seule vie n'est souvent pas simple quand on la regarde de près. N'est-ce pas de là que vient l'une des grandes difficultés de l'écriture ? Dans la multiplicité de nos vies, laquelle donner à connaître ou en partage ?

J'ai constaté que les écrivains américains sont souvent déroutants ! Sans doute parce qu'ils sont très audacieux.

Emmanuelle a dit…

Cela fait un moment que je compte le lire, mais j'avoue que votre billet m'a poussée à franchir le pas.


Je viens de le commander en anglais, car je suis certaine que la lecture n'en sera que meilleure.

Merci pour ce délicieux billet. je ne manquerai pas non plus de regarder plus attentivement cette émission!

Au plaisir,
Emmanuelle

Liss a dit…

@ St-Ralph,

Très audacieux, oui, je crois qu'il fallait de l'audace pour publier un livre traitant de tous les aspects de la sexualité : sa découverte par les jeunes, l'homosexualité, la prostitution, la transexualité, le libre arbitre en ce qui concerne les femmes... tout ceci en 1976 !

@ Emmanuelle,

Vous êtes bienheureuse, vous qui pouvez le lire en anglais. La traduction française comporte beaucoup de mise en relief par l'italique, cela donne un certain style, je me demande ce qu'il en est en anglais, si ça produit le même effet.