mercredi 26 novembre 2008

Johnny Chien méchant, Emmanuel Dongala

Les lecteurs du 20 minutes auront sans doute remarqué, comme moi, que l’Afrique, le Congo en particulier, était au cœur de l’édition de ce mercredi 26 novembre. Il y a d’abord eu un article sur le trafic des crèmes blanchissantes, avec en encadré la présentation du livre Ces Noirs qui se blanchissent la peau, paru chez L’harmattan et dans lequel l’auteur, Gaston M’Bemba-Ndoumba, d’origine congolaise, étudie ce phénomène de société.

Puis le « pillage des ressources naturelles en république démocratique du Congo » a occupé une page entière, ces ressources dont l’exploitation illégale « alimente directement le conflit depuis 1996 ». Or, diamant, cobalt « mais aussi et surtout coltan qui entre dans la composition des fusées et des téléphones portables... », voilà ce dont regorge le pays. A cause de ces richesses, des centaines de milliers de personnes continuent de périr, aujourd’hui encore, ou sont contraintes de quitter leurs demeures pour vivre en errants. Ce sont les civils, la population congolaise qui non seulement ne profite pas de ces richesses mais encore doit payer les pots cassés. Des voix s’élèvent bien sûr, comme celle de Monsieur Christophe Lutundula, auteur d’un rapport sur ce ‘‘pillage’’ : « il y a un manque de volonté politique à l’échelle internationale. Les lobbies sont puissant, d’autant que les portables et les fusées sont des affaires qui marchent ». Et l’auteur de l’article de conclure : « Le conflit a déjà fait 5,4 millions de morts dans le pays depuis 1998, le bilan le plus lourd depuis la Seconde Guerre mondiale » (c’est moi qui souligne).

Ce sont également ses richesses, notamment les intérêts liés au pétrole, qui sont au centre des guerres civiles qui ont ravagé le Congo Brazzaville dans les années 90, guerres dont s’est inspiré l’écrivain Emmanuel Dongala pour écrire son Johnny Chien méchant. Ce roman a été adapté au cinéma. Le film Johnny Mad Dog, par le réalisateur Jean-Stéphane Sauvaire, était le troisième sujet lié au Congo dans cette édition du 26 novembre. Du coup, j’ai pensé faire une rapide présentation de ce roman.

Johnny Chien Méchant, Le Serpent à plumes, 2002.

Ce dernier roman de Dongala propose, sur la guerre civile , deux regards : celui de Johnny, dit « chien méchant » alias « matiti mabé », jeune milicien de 16 ans qui se livre au pillage, au vol, au viol, qui tue sans état d’âme ; et celui de Laokolé, jeune fille de 16 ans, armée de courage et de la volonté de croire encore en l’homme. Elle doit sauver sa peau ainsi que celle de ses proches, elle doit survivre. Les deux héros ont le même âge, leurs regards se succèdent, se croisent pour offrir au lecteur une vue détaillée et différemment commentée de la situation.

Johnny se prend pour un grand personnage, un dur, un intellectuel, mais ses propos et ses actes révèlent toute l’étendue de sa bêtise et de sa lâcheté ; il nous semble encore un enfant même si lui-même se croit adulte. Tandis que Laokolé paraît mâture. Issue d’une famille modeste, fille de maçon, elle a vécu des expériences qui l’ont grandie. Les événements tragiques vécus à cause de la guerre (assassinat du père par exemple) contribuent à la projeter prématurément dans l’âge adulte.

Ce livre, qui essaie de dire avec des mots les atrocités de la guerre civile, n’est pas pour autant dépourvu d’humour. Le talent de l’auteur ne se dément pas avec ce dernier roman.

jeudi 20 novembre 2008

Chroniques martiennes, de Ray Bradbury


Qu’est-ce qui fait la valeur d’un livre ? Est-ce son thème, le genre adopté par l’auteur, les louanges de la critique, la faveur du public ? La réponse à cette question ne peut être expédiée en deux mots, car il est certain que divers ingrédients composent une recette et lui donnent une saveur particulière. Tout au moins pouvons-nous dire qu’un livre figure en bonne place dans notre mémoire de lecteur d’autant plus qu’il conserve une éternelle fraîcheur. Un bon livre, un ‘‘classique’’ aurais-je envie de dire, est un livre qui donne l’impression d’avoir été écrit la veille et qu’on relit toujours avec émerveillement. Ouvrez les pages des Chroniques martiennes, de Ray Bradbury, et vous vous trouverez inondé de lumière et de beauté.
Il s’agit de nouvelles, écrites par Bradbury à la fin des années 40, réunies ensuite (1950) sous le titre de "Chroniques martiennes". Elles peuvent être lues comme un roman, car les différentes nouvelles sont placées dans un ordre chronologique, de Janvier 2030 à Octobre 2057, et se font écho les unes aux autres.
C’est un livre que l’on classe dans la littérature de science-fiction, mais il n’a de futuriste que l’exploration de Mars par les hommes de la Terre et leur installation progressive sur la planète dite ‘‘rouge’’. Ce livre prend à bras-le-corps les problèmes qui gangrènent la société moderne et invite à revenir au spirituel.
Voici quelques pistes de lecture : l’orgueil humain ; le sens de la vie ; les questions majeures de notre époque comme l’immigration, les guerres, la pollution ; le rêve comme réalité…


L’orgueil, source de bien de déconvenues
Une première expédition de deux hommes est envoyée sur Mars, qui ne donnera plus signe de vie. Une seconde expédition débarque sur Mars, mais les Martiens ne leur accordent pas l’attention, les honneurs qu’ils estiment être en droit de recevoir ; ils ne sont pas portés en triomphe comme cela aurait dû être pour des gens venus d’aussi loin et ayant réussi la prouesse d’un voyage interplanétaire. Or les Martiens s’avèrent télépathes : ils captent les pensées, la mémoire des terriens au point de pouvoir connaître parfaitement la vie terrestre ; en outre, ils ont la capacité de matérialiser leurs fantasmes, provoquant des illusions d’optique et prenant ainsi leurs rêves pour la réalité. Ainsi, puisque le capitaine Williams et ses hommes – dépités par l’indifférence des martiens – persistent à crier sur tous les toits qu’ils viennent de la Terre, à rechercher la reconnaissance, ils sont internés, enfermés avec des Martiens qui disent aussi venir de planètes différentes. On les considère donc comme des fous. Le psychiatre martien, pour les soigner, les éliminera.
Quand la quatrième expédition arrive, après l’échec des trois précédentes, ceux qui la composent espèrent qu’elle sera « la bonne », nourrissant « des rêves d’honneur et de gloire » (p.88) Aussitôt sortis de la fusée, ils veulent fêter leur « exploit », ils ont « envie de se saouler, de crier et de tirer en l’air pour montrer quels types formidables ils étaient d’avoir foré l’espace à bord d’une fusée jusqu’à la planète Mars. » (p. 89-90) Les rappels à l’humilité, à la sérénité du capitaine Wilder n’y feront rien : musique, danse, mangeaille, beuverie sont organisés, certains allant jusqu’à polluer les eaux martiennes pour les « baptiser », ce manque de respect de la nature a fait de la terre une planète en danger, mais si on offrait aux hommes une planète nouvelle, pure, vierge de toute pollution, saisiraient-ils cette seconde chance ? Il semble que l’homme est plutôt le « don d’abîmer les belles et grandes choses », l’homme a tendance à se considérer comme étant un « géant », alors qu’il apparaît comme un enfant, par exemple devant les réalités qui le dépassent. Face à l’inconnu, il veut donner l’impression et se persuader lui-même d’être le maître, mais que maîtrise-t-il ? Pas même son orgueil.

La vraie religion
L’orgueil apparaît aussi sous l’habit des hommes d’Eglise, qui veulent aller traquer le péché sur Mars, confondre les Martiens, démasquer leurs péchés quand bien même ils auraient la subtilité de les déguiser en vertu. Qu’est ce donc que le péché, et d’où vient-il ?

« Seul, Adam n’a pas péché. Ajoutez Eve et vous ajoutez la tentation. Ajoutez un deuxième homme et vous rendez l’adultère possible. Avec l’ajout du sexe ou des gens, vous ajoutez le péché. Si les hommes n’avaient pas de bras, ils ne pourraient pas étrangler. Vous n’auriez pas ce péché particulier qu’est le meurtre. Ajoutez les bras, et vous ajoutez la possibilité d’une nouvelle violence. Les amibes ne peuvent pas pécher parce qu’elles se reproduisent par scissiparité. Elles ne convoitent pas la femme d’autrui ni ne s’entre-tuent. Donnez-leur un sexe, des bras et des jambes, et c’est la porte ouverte au meurtre et à l’adultère. » (p. 147)

Cela voudrait-il dire que, pécheurs par la force des choses, tous ceux qui commettent le mal en devraient être dédouanés ? Sommes-nous responsables de nos actes ? Voilà une question métaphysique qui nous est posée. En tout cas les Pères Peregrine et Stone veulent aller annoncer aux Martiens que, quelque mal qu’ils aient commis, le Christ est mort pour tous. Pour qu’ils comprennent mieux ce message, ils projettent de représenter le Christ sous une forme martienne. En fait chaque peuple a sa représentation du divin, comme l’attestent par ailleurs les noms, différents selon les peuples et les croyances, qui désignent le Créateur : Yahvé, Nzambi, Allah… Au fond, s’opposent-elles vraiment, toutes ces religions ? Pourquoi cet entêtement à vouloir convertir les autres à sa religion, quitte à verser du sang ? Est-ce là le plus important d’appartenir à telle ou telle confession religieuse ? Le plus important, semble dire Ray Bradbury entre les lignes, c’est de faire le bien, de hisser toujours plus haut ces drapeaux appelés BIEN, BEAU, BON. C’est une belle leçon d’humanisme que les Pères reçoivent des anciens de Mars, eux qui croyaient être venus les enseigner…

(la couverture originale)

L’immigration, une ‘‘plaie’’ ?
C’est le propre de l’homme d’avoir une haute opinion de soi et de dévaloriser, bien plus d’assujettir l’autre que l’on juge en fonction de ses propres valeurs, en fonction de l’idée que l’on se fait du beau, du vrai, du juste. Tout ce qui ne correspond pas à ce que nous estimons est vu comme inférieur, indigne, ignoble. Ainsi sont traités les noirs en Amérique dans les années 40. On sait pourtant comment ils sont arrivés là. On avait besoin d’eux, on les a arrachés de force à leurs terres natales pour faire marcher l’économie de ces terres qui leur sont étrangères. Quant à reconnaître qu’ils rendent aux autochtones la vie plus facile, à leur être reconnaissant, à quoi bon ? Ils ne sont que des instruments, et un instrument est là pour servir, c’est normal. C’est ce mépris que Ray Bradbury dénonce dans une de ses Chroniques. Les noirs d’Amérique veulent mettre fin à ce mépris quotidien. Puisque leur présence est perçue comme envahissante, ils décident d’aller tous sur Mars, tous sans exception. Jugez donc de la réaction des blancs :

« Vous connaissez la nouvelle ?
- Quelle nouvelle ?
- Les nègres, les nègres !
- Eh bien, quoi, les nègres ?
- Ils s’en vont, ils fichent le camp, ils mettent les voiles ; vous êtes pas au courant ?
- Qu’est-ce que tu nous chantes, ils fichent le camp ? Comment ça se pourrait ? (…)
- Il faut que je voie ça. J’arrive pas à y croire. Et où vont-ils ? En Afrique ?
Silence.
- Sur Mars. »
(p. 187)

Chacun a en effet remarqué la disparition des noirs de la circulation, les patrons se demandent où est passé le leur, comme Samuel Teece qui s’interroge sur le noir qui est à son service, Simplet, un nom qui donne la mesure du mépris, des préjugés qui pèsent sur les noirs. Comment de simples noirs pourraient-ils se rendre sur Mars ? De quoi sont-ils capables sinon de malhonnêteté ? Jugez plutôt de ces préjugés :

« Je me demandais, aussi, où était passé Simplet. Ça fait une heure que je l’ai envoyé livrer avec mon vélo. Et il est pas encore revenu de chez Mrs. Bordman. Tu crois que cet idiot de négro est parti pour Mars en pédalant ? »
Les hommes ricanèrent.
« En tout cas, il a intérêt à me rapporter ma bécane. Je suis pas du genre à me laisser voler. »
(p. 188)

Pourtant les noirs partent vraiment, on apprend qu’ils s’étaient cotisé, qu’ils avaient « fabriqué leurs fusées tout seuls ». L’heure n’est plus pour les patrons à faire de l’ironie, il s’agit désormais de trouver des voies et moyens pour empêcher leur départ, car ils se rendent comptent que si vraiment ils « fichent le camp », ce serait la catastrophe.
Voici plus d’un demi-siècle que Ray Bradbury a écrit ce texte, cependant il semble décrire parfaitement la situation de la France, avec ses enfants indésirables issus de l’immigration – les enfants indésirables étant essentiellement ceux venant des pays d’Afrique noire et du Maghreb. On fait de l’immigration une cause essentielle du mal-vivre en France, au point que des équations sont établies ; en tout cas les medias présentent les choses telles que dans l’esprit du public, insécurité = immigration ; violence = immigration ; chômage = immigration. Certains Français proposent LA solution magique pour guérir cette plaie de l’immigration : fermer à triple tour les portes de la France, renvoyer ceux qui sont installés dans le pays et qui ‘‘bouffent’’ le travail des autochtones ; leur départ contraindrait ces derniers à prendre les emplois qu’ils auront laissés. Quels résultats donnerait la mise en pratique de cette idée ? Si les Noirs et les Arabes, à défaut d’aller sur Mars, retournaient chez eux, la France se porterait-elle mieux ou mal ?
Dans la nouvelle de Bradbury, c’est un vieillard qui se propose de remplacer Simplet. Ray Bradbury passe par la science-fiction pour exprimer l’idée que ceux qu’on méprise, qu’on malmène aujourd’hui constitueront peut-être une force demain, et qu’il sera alors trop tard pour leur témoigner des égards. N’est-ce pas également ce renversement de situation qu’exprime le roman d’Abdourahman Waberi : Aux Etats-Unis d’Afrique ?

De la Liberté en Littérature
Les Chroniques peuvent également être lues comme une lettre ouverte à ceux qui tuent l’imagination en Littérature. L’histoire littéraire est truffée de débats autour de ce qui devrait être et ce qui ne devrait pas être en Littérature : querelle des Anciens et des Modernes, hiérarchisation des genres (à une époque le roman par exemple fut perçu comme étant moins noble que d’autres genres comme la poésie) sont quelques exemples. Ray Bradbury s’insurge contre ces ‘‘décrets’’, ces ‘‘lois’’, qui n’ont pas lieu d’être en Littérature, il rejette plus que tout le Réalisme comme critère de recevabilité d’un roman. La littérature de science-fiction serait-elle une sous-littérature tandis qu’il y aurait une vraie littérature ? Les textes fantastiques d’un Edgar Allan Poe par exemple ne méritent-ils pas autant de considération que d’autres ? Dans le texte « Usher II », un amoureux de la Littérature fait venir, sur Mars, dans une maison construite d’après la nouvelle de Poe, ces ‘‘inspecteurs’’ de littérature et se venge d’eux. Bradbury fait essentiellement référence à la censure, mais on pourrait également faire le lien avec la critique littéraire : quel est son rôle ? Quelle est sa place ?
Pour ne pas « perdre toute élasticité et toute saveur », la littérature doit être ce champ que l’esprit explore à volonté, et qui ne rencontre dans sa course aucune barrière, aucune flèche pour lui dicter la direction à suivre. La littérature doit inviter à l’ « évasion », au voyage. C’est d’ailleurs une autre piste de lecture : les Chroniques Martiennes sont comme une « invitation au voyage ». Si, dans les Fleurs du Mal, le poète invite son interlocutrice à aller dans ce lieu où « tout n’est qu’ordre et beauté / Luxe, calme et volupté », Bradbury nous invite dans son livre à une ascension similaire. Le voyage des hommes de la Terre vers Mars, cette élévation dans l’espace pour atteindre un lieu qui serait un refuge contre les guerres, la pollution, le conflit de générations, l’intolérance… figure aussi la nécessaire élévation de l’esprit pour une vie qui ‘‘fasse sens’’. Nous devons savoir « associer l’art à la vie ». Or il semble que l’on soit de moins en moins sensible à la volupté, à la paix que peut procurer un bon livre, nous ne savons plus percevoir le langage de la nature, ne savons plus dialoguer avec elle…


Conclusion
On entre dans l’univers des Chroniques Martiennes et on s’y promène sans se lasser. La poésie de certains passages, l’imagination foisonnante de l’auteur dégourdissent l’esprit. Ray Bradbury est à juste titre considéré comme un grand maître de la littérature de science-fiction. Mais laissons-là les classifications, l’auteur des Chroniques Martiennes et de Fahrenheit 451 est, tout simplement, un grand auteur ! Ces deux œuvres ont toutes deux été adaptées pour le Cinéma.


N.B. : Les numéros de page renvoient à la collection Folio Science-Fiction.

samedi 15 novembre 2008

Ci-gît..., Dominique Mfouilou


Nous sortons d’une semaine de commémoration. En effet, avec la date du 11 novembre, c’est toute la période de la première guerre mondiale qui a été rappelée à notre mémoire et ce au travers de cérémonies, de documents – écrits comme audio-visuels. Grâce à ceux-ci nous savons qui a fait quoi durant cette guerre, qui s’est illustré par une décision salvatrice ou regrettable et en quel lieu...
L’histoire doit être gardée en mémoire pour éviter d’autres déboires, mais certains pensent qu’on en fait trop. En effet un débat a fait irruption cette année : « y a-t-il trop de commémorations ? » Fichtre ! Au moins les jeunes gens ainsi que tous ceux qui sont nés après cette sombre période de l’histoire ne peuvent ignorer celle-ci : toutes les informations la concernant sont à leur portée. Qu’en est-il du Congo Brazzaville ?

Presque tous les événements marquants de ce pays se diffusent de façon officieuse, on en parle loin des médias, et surtout loin de tous ceux qui représentent les autorités politiques, qui s’obstinent à ne pas lever le voile sur ces événements qui les concernent au plus haut point. Dans ces conditions, on rêverait d’avoir des émissions comme « Secrets d’actualité » ou « Complément d’enquête » pour apprendre la vérité sur ce passé nébuleux. Heureusement, quelques auteurs osent élever la voix pour dire tout haut ce qu’on se chuchote, ce qu’on se dit sous le sceau de la confidence. J’ai déjà eu l’occasion de saluer le travail de Dominique M’Fouilou, qui s’applique à reconstituer des pages de notre histoire dans ses romans.

Le dernier en date s’intitule Ci-gît le Cardinal achevé. Il retrace les derniers jours du Cardinal Emile Biayenda, dont la disparition tragique est étroitement liée à celle du Président Marien-Ngouabi et de son prédécesseur, le Président Alphonse Massamba-Debat, à quelques jours d’intervalle. Pourquoi ces assassinats ? Comment ceux-ci furent présentés au public ? Quelles furent les motivations des instigateurs de ces trois disparitions ? Voilà les questions auxquelles l’auteur tente de donner de la consistance.
Le roman fait 255 pages mais ce sont moins de 48h que l’auteur fait vivre au lecteur, le temps de la lecture, depuis l’appel téléphonique convoquant le cardinal à une soi-disant audition jusqu’à son assassinat ainsi que les efforts de ses proches collaborateurs pour que son corps soit restitué. Les dialogues sont nombreux et peuvent paraître trop ralentir le rythme de l’action. Peut-être l’auteur a-t-il ainsi voulu plonger le lecteur dans cette lourdeur qu’avait pu connaître le prélat avant sa disparition, qu’il avait pressentie.

Dominique M’FOUILOU, Ci-gît le Cardinal achevé, Editions Paari, juillet 2008, 22 €.

samedi 8 novembre 2008

Les Sirènes de Bagdad, Yasmina Khadra

J'ai regardé l'émission "Ce soir ou jamais" du lendemain de l'élection de Barack Obama , titrée, actualité oblige, "La fin de l'impérialisme américain?" Parmi les invités, choisis avec soin, il y avait entre autres Aminata Traoré, ancienne ministre du Sénégal qui devient comme une porte-parole de l'Afrique, A. Waberi, avec son roman Aux Etats-Unis d'Afrique, et, on pouvait s'en douter, Yasmina Khadra, dont l'oeuvre est essentiellement consacrée au bras de fer Orient-Occident. Avec cet auteur, vous n'avez pas à vous poser de questions quant au choix du titre à lire, prenez n'importe quel Khadra, vous allez vivre un moment passionnant. C'est l'occasion pour moi de remettre en ligne un commentaire que j'avais fait des Sirènes de Bagdad, mais comme mon ancien blog n'est plus disponible, alors je me suis dit : pourquoi me laisser faire ? Je vais donc republier ces anciens articles, certains d'entre eux du moins, dans la "Vallée des livres".
Qui, mieux que Yasmina Khadra, vous emmène au cœur du conflit qui oppose l’Orient à l’Occident, vous fait prendre la mesure de la haine que peuvent ressentir les Arabes contre les Occidentaux, une haine portée à ébullition, et qui explose en attentats-suicides ? Ces kamikazes qui « partent à la mort comme à la fête »1, ces gens qu’on appelle des terroristes, sont-ce vraiment des êtres humains, avec un cœur de chair et de sang ? Comment peut-on se livrer corps et âme à une violence aussi implacable, aussi meurtrière ? Pourquoi cette barbarie ?
Avec une remarquable justesse de ton, Yasmina Khadra nous invite à comprendre la guerre qui s’est déclenchée en Irak, à remonter le fleuve de la rancœur et vivre la mutation d’un paisible paysan en terroriste, d’un enfant en bête féroce, d’une ville entière en cimetière.

Le narrateur, un natif de Kafr Karam, était un garçon d’une grande sensibilité (en fait il le demeure, malgré les apparences). Il voyait les jours se succéder aux jours dans ce village perdu d’Irak, jusqu’au jour où il intègre l’Université, à Bagdad. Mais très vite il doit regagner son petit village car Bagdad devient le théâtre d’une guerre sanglante au centre de laquelle se trouvent les Américains, représentés par leurs soldats en grand nombre sur le territoire irakien. Des autochtones, venus de toutes parts leur résistent. A Kafr Karam, on suit tout d’abord le conflit à distance. Mais force est de constater que désormais tout ce qui bouge est suspect, tout le monde est considéré comme des terroristes et l’on est traité avec infiniment peu d’égards. La révolte chez les jeunes grossit au rythme des bavures qui se succèdent. Le narrateur, lui, refusera obstinément de participer à la violence, jusqu’au jour où l’honneur de sa famille est profané. Pour un Bédouin, la dignité est plus que la vie, et lorsqu’elle est souillée, on ne la reconquiert que par le sang. Le héros se rend aux premières lignes de la résistance, à Bagdad. Il a son honneur à laver dans le sang, mais aussi l’honneur de son pays, que les Américains veulent mettre à genoux. La fierté nationale irrigue la détermination de nombreux jeunes gens. Leurs attentats causent la mort d’innombrables compatriotes, des innocents. Ils sont en colère, mais leur colère doit-elle être aveugle ? « Notre cause est juste, mais on la défend très mal », déclare Hossein, membre d’une de ces unités de jeunes qui se sont vigoureusement engagés dans la lutte terroriste. Bien qu’étouffée, la voix de la concession se fait entendre là où on l’y attend le moins. Et le narrateur lui-même se surprendra à reculer devant sa mission, la plus importante du genre, celle qui « ramènera le 11 septembre à un chahut de récré. »2

Le conflit américano-irakien se nourrit essentiellement de la différence de culture, laquelle implique une différence de valeurs, et cette dernière conduit malencontreusement à un dialogue de sourds. On apprend à connaître le monde arabe et ses valeurs fondamentales. Certaines d’entre elles se retrouvent également chez les Africains : le respect aux aînés, l’aura qui entoure les géniteurs par exemple. Voici comment Yacine, un personnage à la langue tranchante, décrit l’Occidental :
« Il ne sait même pas ce que c’est, un sacrilège. Dans son monde à lui, on expédie les parents dans des asiles de vieillards et on les y oublie comme le cadet de ses soucis ; on traite sa mère de vieille peau et son géniteur de connard… »3

Ces propos auraient pu sortir de la bouche d’un Africain.

L’auteur de L’Attentat propose, avec Les sirènes de Bagdad, une œuvre poignante de vérité, notamment en ce qui concerne les différents enjeux à l’œuvre dans ce conflit Orient-Occident.


Notes
Les sirènes de Bagdad, Pocket, p. 246.
p. 258
p. 185-186

Yasmina Khadra, de son vrai nom Mohammed Moulessehoul, est né en 1955 dans le Sahara algérien. Il est aujourd'hui connu et salué dans le monde entier où ses romans, notamment A quoi rêvent les loups, L'écrivain, L'imposture des mots, Cousine K sont traduit dans 32 pays. Les Hirondelles de Kaboul et L'attentat sont les deux premiers volumes d'une trilogie consacrée au dialogue de sourds qui oppose l'Orient et l'Occident et qui s'achève avec la parution des Sirènes de Bagdad (Julliard 2006).
L'Attentat a reçu de nombreux prix et est en cours d'adaptation cinématographique aux Etats-Unis. Le prix Nobel J.M. Coetze voit en cet écrivain prolifique un romancier de premier ordre.

mercredi 5 novembre 2008

BARACK casse la BARAQUE

Si je vous dis "B.O.", vous me répondez ?... "Bulletin Officiel" ? Pas du tout ! Essayez encore... "But Olympique" ? Vous n’y êtes toujours pas... quoique, ça a quelque chose à voir avec ce sentiment composé de contentement, de fierté, d’exaltation, de reconnaissance (à Dieu et à tous ceux qui l’ont soutenu) qui remplit le cœur de celui qui remporte une victoire olympique, une victoire qui était loin d’être acquise dès le départ. Une prouesse olympique tient toujours un peu du prodige, car outre la performance physique, il y a aussi tous les autres facteurs que l’on pourrait mettre sur le compte de la chance, tout ce qui fait que la médaille vous revienne à vous et pas à votre ou vos adversaires, tout ce qui vous fait sentir que c’est votre jour à vous, que c’est un moment comme vous n’en vivrez peut-être plus... C’est ce qui s’appelle vivre l’histoire en direct !

"B.O." Je pensais à Barack Obama bien sûr ! Cette histoire, qu’il vient de marquer de son nom, nous la vivons avec lui, et je suis émue, comme tant d’autres à cette heure, de la décision que viennent de prendre les Etats-Unis : accepter de tordre le cou au racisme, à la question de couleur. Certes celle-ci n’est pas pour autant morte et enterrée, elle ne disparaîtra pas, comme par enchantement, avec cette élection d’un métis à la Maison Blanche, mais elle se trouve néanmoins sérieusement mise à mal et affermit la volonté des Américains de tourner la page, de vaincre leurs vieux démons, de s’élever au-dessus de leurs contradictions, au-dessus de l’hypocrisie ...

Maintenant, le plus dur reste à faire, car plus qu’à aucun autre, il lui sera beaucoup exigé, il n’aura pas droit à l’erreur, il lui faut maintenant « prouver » qu’il est « capable », il lui faut vraiment être ce carrefour, ce cœur vers lequel afflue le sang américain, le sang blanc, le sang noir, le sang des riches, des pauvres... Il doit être ce poumon qui va oxygéner toute l’Amérique et lui donner une vigueur nouvelle.

J’ai relu récemment la légende du Roi Arthur, ce tout jeune roi, choisi alors que de nombreux chevaliers, parmi les plus chevronnés, et les plus âgés, avaient souhaité être couronnés à sa place. Le royaume sur lequel il doit régner est entouré d’ennemis de toutes sortes, fragilisé par la précarité : il doit relever le pays. Le jeune Arthur est conscient de cela le jour de son couronnement :

« J’aurais dû être heureux, ce jour-là, mais je ne l’étais pas. Je n’étais pas intimidé. Je n’étais pas effrayé. J’étais hébété. »
(Michael Morpurgo, Le Roi Arthur, Gallimard jeunesse, p. 41.)

Arthur avait à ses côtés Merlin l’enchanteur et Excalibur, son épée surnaturelle. Le jeune David, lui, avait la bienveillance de Dieu, qui le choisit à la place du roi Saül. Il triompha de Goliath et devint, encore adolescent – comme Arthur – , le nouveau roi d’Israël, lui, le dernier des huit fils d’Isaï.

Obama est aussi, en quelque sorte, un adolescent en politique, au regard de ses années d’expérience, mais aux âmes bien nées la valeur n’attend pas le nombre des années, et si son cœur est juste, si ses intentions sont saines, si la main de Dieu est sur lui comme elle fut sur David, alors il conduira véritablement les Etats-Unis, et par ricochet le monde, vers une justice et une union plus parfaites. Il sera le berger qui fera paître son peuple dans de verts pâturages.

Si je vous dis « B.O », vous me répondez ? « Bravo Obama ! »
- Barack Obama ngôôô !
- Ngôô !
- Barack Obama Omama !
- Omama !